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L’Euforia, Andorra Ultra-Trail, une course hors norme (part 3)

Suite et fin du récit de ces 233 Km vécus par Frédéric Goumard

Frédéric Goumard Membre de la Team FollowOurTrack nous fait vivre, dans cette troisième et dernière partie, la fin de ses aventures avec son binôme canadien Yvan L’heureux au sein de l’Euforia Andorra Ultra-Trail. Ce récit démarre à la sortie de la dernière base de vie de cet Ultra pour se finir après 102h de course à Ordino. Un seul mot BRAVO !

L’accès à une jolie passerelle en bois à flanc de rivière sur plusieurs centaines de mètres est balisé depuis la Base de Vie et nous évite quasiment d’entrer dans la ville. Je tousse effectivement beaucoup moins. On longe ensuite la rivière en descente sur la frontière franco-andorrane avant de remonter dans un vallon encaissé qui va nous mener dans quelques kilomètres au Port Dret. Le chemin n’existe pas vraiment et l’on progresse très péniblement dans un mix de marécage et d’herbes hautes.

Quand une micro sieste s’impose

L'Euforia, Andorra Ultra-Trail, une course hors norme
©FollowOurTrack@Frédéric-Goumard

Lorsque l’on sort enfin de ces herbes hautes pour retrouver un vrai chemin, je commence à avoir brutalement sommeil et je n’arrive plus à mettre un pied devant l’autre. Je m’accroche environ 30 minutes comme cela puis tombe à genou au sol et demande à Yvan de me laisser quelques minutes de sommeil. Un vent froid s’est levé. Yvan obtempère même si je vois bien qu’il aurait voulu continuer. Je sombre quasi-instantanément directement par terre sur le chemin après avoir seulement mis ma veste coupe-vent.

Yvan me réveille au bout de 5 minutes en me disant qu’il doit avancer tout de suite pour se réchauffer et démarre. Je suis réveillé mais le démarrage est brutal. D’autant plus qu’Yvan marche vite pour se réchauffer, il ne s’était pas couvert pendant que je dormais. Je perds vite l’intérêt de la micro-sieste car le rythme est très rapide pour mon état de fatigue. Le cerveau s’est réveillé mais le corps a beaucoup de mal à suivre.

La montée est facile sur une piste large et l’horizon se zèbre d’éclairs. Quelques coups de tonner nous permettent de calculer une distance autour de 5 km donc pas trop près. Je jette un oeil à ce qui nous attend sur la carte. On doit être à 2400 m et la traversée est encore bien longue avant de redescendre. Autant dire qu’il faut essayer d’avancer rapidement car si les orages viennent vers nous, ça va vraiment pas être drôle. Yvan marche 50 m devant moi et malgré tous mes efforts, je n’arrive pas à recoller. Malgré notre rythme et ma veste, il ne fait franchement pas chaud.

Ne pas se perdre de vu, une petite source d’angoisse

A une épaule, je perds Yvan de vue et lorsque je m’attends à le retrouver, il a disparu. J’avance environ 200 m toujours sans le voir… je me mets à crier « Yvan » dans la nuit noire, mais le vent fort doit couvrir ma voix au-delà de quelques dizaines de mètres. Je m’arrête et réfléchis en prenant une grande inspiration. Je regarde la trace et vois que l’on doit tourner juste un peu plus loin. Je reprends ma marche et retrouve Yvan abrité du vent derrière un gros rocher à peine 50 m plus loin. Il est en train de se changer pour s’habiller plus chaudement. J’en profite aussi pour passer une seconde couche à la tête et prendre mes gants. Je demande de la caféine à Yvan avant de repartir. J’ai sommeil mais nous reprenons notre progression avec toujours un ciel criblé d’éclairs en toile de fond.

La nature est magnifique. Yvan doit régulièrement m’attendre mais nous avançons plutôt bien. Port Dret est enfin atteint (2556 m, km 150). Les orages semblent rester à la même distance et finissent par se calmer. Nous attaquons une longue et large crête qui nous amène facilement jusqu’au pic de la Cabaneta (km 153, 2818 m). Jurgen et Augustino nous rattrapent juste avant le sommet et le jour commence à pointer.

Toujours se méfier des descentes techniques passé 150 Km

La descente qui suit est un pierrier bien pourri. « Il y en a un peu plus, je vous le mets quand même ? ». Malgré nos efforts, on fait partir des pierres et je ne me souviens plus si c’est Jurgen ou Augusto qui glisse et se fait bien mal en tapant sur des pierres. Rien de cassé heureusement et il repart quand même. On est vraiment dans un couloir d’avalanches. Alors que l’on a descendu les 2/3, je vois une autre équipe qui commence la descente 200 m au-dessus de nous. Là, je suis vraiment pas rassuré et oblique vers la droite pour tenter de protéger un peu la progression en disant à Yvan de faire pareil. On va aussi vite que l’on peut pour sortir de ce passage très exposé.

S’ensuit une zone un peu marécageuse avec plusieurs traversées de rivières à gué et on aperçoit en dessous une plaine herbeuse avec un refuge non gardé. Je n’ai pas la grande forme et c’est Yvan qui oriente et me tire. Nous choisissons de nous arrêter manger là un bon quart d’heure tandis que Jurgen et Augusto continuent.

Au moment de repartir, nous voyons John et Gina, les texans, qui sortent de ce refuge où ils viennent de dormir un peu. Nous repartons ensemble pour le coup en direction du refuge gardé de Juclar où j’espère pouvoir acheter une bonne bière (la trace semble y passer). Un changement hors sentier pas évident et nous prenons de la hauteur pour une traversée légèrement montante à flanc.

Ne vous fiez jamais aux apparences, on croise toujours plus balaise que soi.

Le cheminement est très aérien avec beaucoup de vides et pas mal de passages équipés de mains courantes. La progression est lente mais je retrouve la patate (la perspective de la bière sans doute) et ouvre la voie de notre groupe de 4. John parle anglais avec un fort accent texan à une vitesse très élevée. Je dois comprendre la moitié de sa conversation fleuve avec Yvan, pendant que Gina tire la patte derrière. Il fait bien chaud aujourd’hui et je dégouline de sueur dans l’effort. Je bois abondamment. Gina souffre mais j’apprends qu’elle a bouclé la Western States 3 semaines plus tôt, course de 100 miles très rapide avec des barrières horaires très sévères et des conditions de chaleur et d’altitude pas simple du tout.

John ne paye vraiment pas de mine avec son allure bedonnante (il doit mesurer à peine 1 m 70 et nous annonce 180 livres soit 90 kilos), mais le voir progresser efficacement force le respect. On apprend également que Gina a déjà participé à la Barkley (et a fini 1 tour dans les délais de la fun run si j’ai bien compris) et John retrouvera Yvan en Octobre chez Laz dans le Tennessee pour sa troisième Big Dog’s Backyard où il a déjà tenu 29 et 23 heures. Ça rappelle bien de ne pas se fier aux apparences. Je tire tout le monde mais au moment où l’on devrait atteindre le refuge, je constate que le chemin fait une épingle alors que le refuge doit encore être à près de 200 m de D+ hors trace.

Pas de bière mais un jolie coup de fil

A regret, je fais le deuil de la bière dont je rêvais et décrète une urgente pause caca derrière un gros buisson. Yvan m’attend tandis que John et Gina continue à escalader les gros blocs sur la trace. Je repars en tête dans la suite de la montée bien raide et nous rattrapons bientôt le couple texan. La discussion continue mais bientôt ils trouvent notre rythme trop rapide pour eux. On bascule sur une descente assez raide mais plutôt bien marquée en sous-bois qui nous amène jusque dans la Val d’Inclès. Je commence à avoir mon slip qui me gratte dans les 2 plis de l’aine malgré la NOK.

Je profite d’avoir du réseau à ce moment-là pour appeler Audrey car je sais que la base vie de Solanelles ne sera pas accessible en voiture (plus d’une heure de marche) et que nous n’y verrons donc pas la famille. Elle m’informe qu’ils ont prévu de venir nous voir lorsque nous allons traverser la route au village de Ransol avant notre montée sur la base vie. J’en profite pour lui demander de me ramener un slip de tous les jours pour faire ma dernière journée puisque je n’ai prévu que 2 paires de chaussettes dans le sac base vie comme affaire de rechange (et pas de chaussures à l’exception de mes sandales Lunas en cas d’œdème de cheville comme sur les 80 derniers km du Tor).

Malgré la chaleur nous assurons un bon rythme

La montée suivante est encore très raide et nous monte sur un cirque dans lequel trône un très joli lac. Nous montons vite et je dégouline de sueur dans cette montée. Il fait très chaud à ce moment-là, sûrement plus de 30°C. On s’accorde 5 min de pause au lac et l’on repart. Yvan a son dos qui le brûle/gratte avec la sueur sous le sac. On attaque une longue descente assez facile vers le village de Ransol en croisant un joli petit refuge non gardé où l’on refait le plein d’eau.

J’ai très chaud mais on avance vraiment vite. Je me sens fatigué mais vraiment en bonne forme. On rattrape et dépasse 2 équipes sur cette descente (dont je crois Jurgen et Augusto). Yvan est aussi pressé d’avancer. On atteint une route avec seulement 3-4 maisons où l’on retrouve Laetitia la femme de Jurgen. Un coup d’œil à la carte montre que le village est 1 km plus loin et que l’on travers la nationale encore un peu plus d’un kilomètre après. J’appelle Audrey pour savoir où elle nous attend. Mais ils sont en fait en train de manger à l’appartement car elle pensait que l’on mettrait bien plus de temps à descendre.

Le mental c’est le secret, l’une des clefs, la famille et le partage

L'Euforia, Andorra Ultra-Trail, une course hors norme
©FollowOurTrack@Frédéric-Goumard

Entre la fatigue et l’énorme déception de ne pas voir nos familles, nos esprits s’échauffent et nous ne sommes pas d’accord sur le fait d’attendre ou pas. Audrey sent que ça ne va pas et me rappelle pour me dire qu’elle est en train d’embarquer tout le monde et sera là d’ici 30 minutes. Ce sera la seule et unique fois de la course où on s’énervera l’un contre l’autre.

Finalement Audrey sera au rond point traversant la nationale (km 172, 1600 m) 15 minutes avant nous. Face au bonheur de les voir à notre arrivée, cette tension est vite oubliée.

La pause est un moment de bonheur incroyable avec Audrey qui nous a ramené des bières et du chocolat (et un slip de rechange aussi pour moi) ainsi que du miel pour nos gorges. Adélie me fait un énorme câlin qui me bouleverse. Audrey sent que je ne suis à fleur de peau et veux que je lui explique, mais c’est vraiment difficile à ce moment-là. Les tablettes de chocolat sont englouties en 1 min et nous avons chacun bu une bière. Yvan et Maël partagent aussi un moment très complice. Au moment de repartir, nous voyons arriver Gina et John visiblement mal en point. Nous leur offrons 2 bières, je vois les yeux de John qui s’illuminent de bonheur.

Dès que nous nous retrouvons seuls à commencer la très longue montée vers la base vie, nous nous présentons mutuellement des excuses. Il fallait que les choses sortent ainsi à ce moment-là et aucun de nous n’en tient rigueur à l’autre. Nous sommes d’accord que ce n’est pas seulement notre aventure à Yvan et à moi, mais bien aussi celle d’Audrey, Adélie et Maël.

Et si on avait raté la base de vie ?

Nous sommes impatients de rejoindre la base vie et montons là-encore sur un rythme rapide dans ce chemin marqué en sous-bois. Les corps se sont habitués à l’effort et les moteurs ronronnent. Nous sommes en mode pilote automatique sous le cagnard et l’on monte très efficacement.

Le chemin tracé et sans intersection nous permet aussi de nous laisser aller à ne pas focaliser notre concentration sur le suivi. Nous perdons un peu la notion du temps et finissons par atteindre une station de ski (El Tarter, km 175, 2080 m) avec de nombreux bâtiments. Aucun ne semble ouvert, mais la trace part ensuite directement à flanc d’une piste noire. On monte donc directement dans l’herbe sur une pente à 40-50{3dd8ed3ede8c26fa2ef14aee8a1ec8a516bad583472907815710e66abc69ceda}. Un moment de doute nous prend de façon assez inexplicable.

Et si on n’avait pas vu la base vie ? La trace n’indique pas les bases vie. Je prends mon téléphone et appelle le PC course pour vérification. Ils mettent une bonne minute à nous localiser et nous disent « Oui, ça monte bien où vous êtes. Mais non, vous n’y êtes pas encore. Continuez à monter et vous y serez dans un peu plus d’une heure. »

Bon vu comme ça, on repart et c’est bien long et bien raide cette montée. On débouche sur une crête au milieu des tire-fesses après plus d’un kilomètre. On traverse le domaine skiable avec de raides descentes et de raides montées. Les paysages sont très moches avec toutes ses remontées mécaniques et ça casse bien le moral de monter là-dedans. On rattrape une autre équipe qui parle français. Puis, après un contournement d’épaule, on aperçoit enfin la base vie à encore près de 2 kilomètres de distance.

Enfin, une base de vie et… un slip propre

On discute un peu avec l’autre équipe, mais on presse toujours le pas pour rejoindre la base vie qui est un restaurant d’altitude dans la station. Cette montée moche sous un gros cagnard aura laissé des traces de lassitude. Yvan se plaint de son dos qui le brûle sous le sac et rêve d’une douche. Il est 16 h 52 (81 h 53 de course) quand nous pointons à la base vie (altitude 2520 m). Nous avons vraiment bien avancé aujourd’hui. La fatigue nerveuse continue de s’accumuler mais le corps est de plus en plus habitué à l’effort. Nous en sommes à 178 km pour environ 17 500 m de D+.

Je choisis donc de changer de slip et d’utiliser aussi ma troisième paire de chaussettes. Les plis de l’aine me grattent des 2 côtés. Yvan file à la douche pendant que je commence par les toilettes. Je vais ensuite prendre une douche dans une cabine extérieure au restaurant. Je sors en slip avec ma serviette et un bout de savon et je me pèle le temps d’atteindre la cabine. La douche est chaude heureusement mais le retour est aussi bien frisquet. La sensation d’être propre avec un slip propre est un petit moment de bonheur simple. Je reste en slip dans le restaurant pour aller bien manger. Tout passe et en quantités.

Toujours des petits soins des pieds qui sont en parfait état (pas une ampoule, pas un échauffement). Le podologue soigne des pieds bien abîmés à ce stade de la course. 30 minutes de massage des jambes me détendent bien aussi.

l’Euforia, de la nécessité de bien gérer le sommeil

Yvan me demande à quelle heure on va repartir, je fais un point météo. Il peut y avoir un peu d’orage de 22 à 23h, le reste de la nuit doit être clair. On décide donc un départ à 23h et donc de reprendre 3h de sommeil. On s’allonge sur les banquettes matelassées du restaurant faisant office de lit sommaire (nous sommes suffisamment peu nombreux pour ne pas nous gêner avec moins d’une vingtaine de coureurs sur place). Je sombre immédiatement. Réveil tout seul au bout d’une heure avec la gorge très sèche, je sors de mon drap de soie pour aller trouver une bouteille vide et la remplir d’eau. Je retourne me coucher après avoir bu. Je sombre à nouveau très vite dans le sommeil.

Le réveil d’Yvan sonne et nous tire de nos songes. Je regarde ma montre réglée à 23h et qui n’a pas encore sonné. Je me sens très bien réveillé. Zut, on a dormi seulement 2h. Yvan grommelle un peu aussi. Il me demande : « Pardon, je me suis trompé dans l’alarme. Veux-tu qu’on se lève ou qu’on essaye de se rendormir ». Hum, je n’ai plus sommeil. Je lui réponds que l’on se lève. On reprend le temps de manger et on lève le camp peu après 22h. La nuit vient juste de tomber. Il nous reste donc « seulement » 55 km et 5000 m de D+ pour rentrer au bercail. A ce moment, ça paraît à la fois loin et près. Je sais aussi que la fin de cette nuit qui débute va être compliquée pour moi avec le cumul manquant de sommeil.

Faut-il écouter le conseil des locaux ?

De toute façon, ce n’est pas le moment de faire demi-tour. On commence par une très longue descente de vallée. On suit d’abord une route de 4*4 et on rate le moment de quitter cette route hors sentier. La fatigue aidant, on préfère couper dans une pente herbeuse très raide plutôt que refaire 300 m dans l’autre sens. On rejoint un sentier qui nous amène à un croisement de route.

Des voitures sont garées là, phares allumés, et un petit groupe parlant espagnol et un peu français nous attend pour nous encourager et nous offrir un verre de vin rouge. L’un d’entre eux porte une veste finisher Euforia 2018. Ils sont déjà bien alcoolisés et pour le moins chaleureux. Yvan est mort de rire de les trouver au milieu de la nuit et je suis ravi de porte un toast avec eux. Moment improbable, 3-4 minutes de légèreté hors du temps. Ils nous disent en insistant de continuer sur la route, ce que l’on commence à faire.

J’observe pourtant que la trace GPS nous fait descendre cette vallée non pas sur la route mais en contrebas de la route en longeant une rivière. Quelques centaines de mètre plus loin, la trace traverse la rivière pour aller sur l’autre rive. Je scrute à la lueur de ma frontale le contrebas depuis la route. Je distingue quelques dizaines de mètres plus bas un gros pont suspendu qui travers la rivière. J’enjambe donc le parapet de la route pour rejoindre le pont en désescalade.

La réponse est oui, il faut les écouter

Une équipe nous suit une centaine de mètres derrière et nous imite. Arrivés au pont, c’est effectivement celui que la trace empruntait mais il est condamné (il manque pas mal de planches au milieu du pont). Je peste en constatant que l’on ne peut pas passer sur la trace. Je continue à descendre dans la gorge pas trop étroite et finis par trouver un passage à gué. Yvan m’emboîte le pas et nous nous retrouvons sur un chemin bien tracé à descendre d’un bon pas en longeant la rivière.

Les bruits qui nous entourent sont seulement ceux de nos pas et de nos bâtons avec le grondement de la rivière. Je me sens très calme. Des lumières de frontale sont toujours sur l’autre rive sur la route et semblent hésiter. Je finis par comprendre en regardant la carte que le pont suspendu détruit pouvait aussi être contourné en continuant sur la route 2 bons kilomètres (en se rajoutant quelques centaines de mètres par rapport au chemin que nous sommes en train de suivre). Je fais le rapprochement à ce moment-là ce que les espagnols nous disaient en insistant « la route ! la route ! » au moment de les quitter.

Pas grave, ce sentiment d’être seuls au monde est à la fois grisant et apaisant. Nous rejoignons donc la route à nouveau. Pendant que l’on fait un point topo sur la suite, nous voyons arriver par la route Gina et John. Les chemins semblent mieux marqués aujourd’hui, tant mieux car la fatigue nerveuse est grande à se concentrer sur le suivi des itinéraires.

Technique et efficacité de l’orientation à deux

Au fur et à mesure, nous avons développé une technique assez efficace de suivi. Je passe en tête et repère vite les cairns sur les portions où il y en a et Yvan peut facilement par petits coups d’œil sur son GPS laissé en bandoulière vérifier que l’on suit le chemin. Puis, dès que l‘on a besoin de faire de l’orientation ou de lire le terrain, je fais le point sur mon logiciel de téléphone plus précis. Globalement Yvan est plus efficace pour les vérifs de suivi et je suis plus efficace sur la lecture de terrain, on se complète là aussi assez bien. Je lui ai même proposé de faire un 24h de course d’orientation au score avec moi un jour s’il veut. Je l’ai déjà fait 2 fois avec mon cousin Orel et c’est une expérience très sympa à partager.

On longe donc la route sur 200-300 m avant de repartir sur un chemin bien marqué. Il n’y a pas trop de dénivelé et on avance à 4 d’un bon pas. J’ouvre le chemin et Yvan me donne les points de vérifs réguliers. John et Gina suivent. Je monte un peu vite et fait une erreur qui n’est reprise pour vérif qu’une centaine de mètres plus loin par Yvan, j’ai raté un petit embranchement. John repasse devant sur le nouveau chemin et imprime un rythme élevé à la montée.

Quand on atteint la plénitude,”l’ivresse de la paix”

La pente se raidit et John ne ralentit pas. Il me semble que nous rattrapons une équipe avec David Douillet (on avait échangé quelques messages sur facebook). Gina et la nouvelle équipe décroche et Yvan aussi demande à John de ralentir parce que ça monte trop vite. Je repasse devant et imprime un rythme rapide mais plus lent. Le refuge des Agols est atteint (km 189, 2230 m).

On prend quelques minutes à manger et commençant à sentir du sommeil arriver, je demande de la caféine à Yvan. On repart sur l’ascension. Le chemin a disparu mais je trouve régulièrement des cairns dans un environnement de plus en plus caillouteux. Je sens le sommeil mais pour autant le corps répond très très bien. Je demande à Yvan s’il est d’accord pour que j’accélère un peu. Il est d’accord et on décroche donc assez vite les 2 autres équipes. J’avoue qu’à ce moment-là, j’aime retrouver le silence que nous partageons. La montée finale est bien raide dans la nuit et pas très bien signalé en cairns mais on est vraiment efficaces.

Le temps se suspend. On n’échange presque aucun mot mais atteignons une sensation de plénitude. Nous sommes heureux d’être là ensemble sans même nous parler.

La pente se radoucit pour arriver sur le cap des Agols (km 191, 2667 m). La nuit noire ne nous permet pas d’admirer les lacs situés en contrebas. On longe le bord du cirque en entamant au jugé une descente dans un mélange de blocs rocheux et de banquettes herbeuses.

Une nuit humide et interminable

La trace serpente régulièrement sur des changements de pentes et d’orientation mais toujours sans aucun chemin. De temps en temps, on trouve un « presque-chemin », c’est un moment de quelques dizaines de mètres au maximum où on a l’impression d’être sur un chemin, mais en fait non. On perd de l’altitude assez lentement. On traverse aussi au milieu de cette descente 2 tourbières/marécages très humides au sol instable (un pas au sec, le pas d’après tu t’enfonces de 10-15 cm dans une tourbe humide). J’ai l’impression de traverser un champ de crevasses et ça demande beaucoup de concentration.

Je trouve cette section interminable et redemande de la caféine à Yvan.

On attaque une section courte à descendre à flanc d’une rivière très encaissée sans aucun chemin. Notre progression y est vraiment très lente. C’est franchement pénible de progresser de nuit dans cette gorge escarpée. Je râle de plus en plus avec la fatigue de cette nuit qui avance.

Enfin, nous rejoignons le val de Madriù (km 194, 2250m) que nous avions pris dans l’autre sens il y a 2 jours. Sensation un peu bizarre mais très agréable de retrouver des petits fanions du balisage de la Ronda pour quelques kilomètres. C’est une très longue descente en pente assez douce que nous attaquons. Je commence à m’endormir en marchant et propose à Yvan qui est fatigué aussi que nous fassions une courte sieste de 5-10min. Il acquiesce et propose un endroit de petites pelouses herbeuses longeant une rivière.

Quand les moustiques d’Andorre rivalisent avec ceux du Québec

Nous nous allongeons en fermant la veste au maximum et en mettant le pantalon pluie en plus car l’humidité proche et la nuit donne une sensation bien fraîche. Un moustique vient se poser sur mon visage toutes les 30s environ et m’oblige à le chasser, je n’arrive pas du tout à dormir du coup. Yvan jure aussi (pardon « sacre » aussi, puisque c’est comme ça qu’on dit au Québec) contre les « maringouins », dénomination québécoise de ces saletés de moustiques. Il n’a pas dormi non plus et n’a même pas senti le sommeil l’entourer.

10 min plus tard, j’ai une dizaine de piqûres aux mains et au visage et toujours autant sommeil. On repart péniblement. La situation devient terrible pour moi qui commence à avoir du mal à tenir mes yeux ouverts et bute de plus en plus régulièrement dans les rochers de ce long chemin.

Je m’accroche. Je redis à Yvan que je dois vraiment m’arrêter dormir 2 min. Il me laisse faire quelques kilomètres plus loin. Je ne m’allonge même pas et n’enlève même pas le sac à dos. Je suis assis sur le bord du chemin et j’ai sombré. Semi-conscient par moments des bruits qui m’entourent, je suis réveillé par Yvan qui m’a finalement laissé 4 minutes posé là.

Je suis toujours fatigué mais j’ai récupéré de l’influx nerveux et repart d’un bon pas en tête dans cette descente. On se posera 5 min à un refuge un peu plus loin pour manger un peu sur nos réserves de nourriture. La journée va encore être longue.

Des plaisirs simples qui reboostent

Nous rejoignons une route et nous rattrapons dans le dernier kilomètre avant la ville (ou nous faisons rattraper je ne sais plus) par l’équipe de Jurgen et Augusto.

Laetitia est encore là dans le jour naissant avec les petites dans la voiture et nous offre spontanément de s’occuper aussi de nous. On prend donc de l’eau, de la macédoine, du thon et du fromage. On se pose les fesses directement sur la route pour savourer ça et on repart quelques minutes avant Jurgen et Augusto en remerciant chaleureusement.

On traverse la ville d’Escaldes (km 206, 1050 m) et en passant devant une pâtisserie fermée, une odeur terrible de pain chaud nous titille les narines. Il est peut être 7h du matin et je m’arrête pour toquer à la porte afin de savoir si on peut acheter quelque chose à manger. Le pâtissier m’ouvre, m’écoute et me répond simplement et sèchement « non ». Dommage, on avait bien envie avec Yvan. Jurgen et Augusto nous rattrapent à ce moment et on repart ensemble pour tout le début de la montée du col de Jalou puis le pic de Padern.

Quand les chevaux sentent l’écurie ils s’enthousiasment

Je commence à être gagné par l’euphorie de sentir l’arrivée proche et j’accélère. Nous sommes en phase avec Yvan. En bonne forme, avec aucun pépin ou gêne physique. Cette montée est longue et technique (tous les petits rochers instables doivent vraiment rendre la descente compliquée) mais j’y prends un plaisir énorme. On dirait qu’il y a plein de variantes de chemin mais tous se rejoignent à chaque fois.

On double au moins 2 ou 3 équipes dans cette montée. On trouve notamment un japonais en perdition sans son sac que son binôme a pris courageusement avec lui devant. Yvan essaye de savoir ce qu’il a. Apparemment, il a un gros problème de respiration. Malheureusement pour lui, il devra effectivement abandonner au col d’Ordino à moins de 20 km de l’arrivée pour une évacuation en urgence à l’hôpital pour une grave insuffisance pulmonaire.

On atteint assez vite le pic de Padern (km 211, 1857m) et nous avons un large sourire Yvan et moi. Il y a une petite guérite au sommet, je fais bien rire Yvan en disant que ça fait une belle montée pour aller aux toilettes.

Le temps semble s’être arrêté, nous commençons à savourer

Redescente facile en forêt au Collada de Beixallis (croisement de route, km 212, 1795m), puis on remonte dans un sentier bien marqué dans une superbe forêt. Yvan marche quelques dizaines de mètres devant et je suis dans un état second, mon cerveau est déconnecté, je savoure chaque bruit et particulièrement le chant des oiseaux. Tout est calme et apaisé. Rien n’est superficiel ici.

La montagne et la nature offrent finalement à l’homme tout ce que la société moderne oublie de lui donner, toute cette force que nous ressentons.

La montée se raidit fortement juste avant le sommet du Bony de Les Neres (km 214, 2210m) et nous sortons de nos rêveries pour échanger à nouveau quelques mots simples. Que ce chemin est plaisant !

Descente bien marquée sur un large chemin pour rejoindre le col d’Ordino où passe une route. Yvan accélère et je dois trottiner pour le suivre dans cette descente mais cela ne me gêne pas tant les sensations sont bonnes. Le col est atteint (km 216, 1980m) et on retrouve Laetitia qui nous offre encore quelques petites choses agréables à manger. Augusto souffre apparemment et a du mal à avancer désormais. Il fait très chaud, mais il ne nous reste plus qu’une dernière « bosse ». On repart avant qu’ils ne soient là.

Au sommet du dernier pic, émotion et frissons

Il fait très chaud, mais les sensations sont toujours très bonnes. Yvan recommence à tousser assez régulièrement. Je mène l’allure pour cette dernière longue montée. Je suis concentré sur mes pas et j’ai l’impression que le corps avance tout seul. 2 min de pause en milieu d’ascension sur un ressaut et on rejoint avec une émotion forte ce dernier sommet du parcours pic de Casamanya Sud (km 219, 2740m). On fait un selfie au sommet, une excitation indicible me monte de partout et me donne des frissons.

J’ai envie de courir sur cette crête aérienne qui descend en pente douce et remonte légèrement au sommet Nord (km 222, 2702m). On double 2 équipes sur ce passage dont une équipe mixte. Yvan me dit « ils sont partis de la base vie 3-4h avant nous et on leur avait dit qu’ils étaient 3° équipe mixte, on a vraiment bien avancé aujourd’hui. Je lui réponds hilare « ben c’est nous alors les 3° mixte maintenant ». Yvan éclate de rire.

La redescente du pic vers le col d’Arènes est bien aérienne, tout en main courante. C’est limite de la via ferrata. Je descends comme je peux à une main sur les chaînes avec les bâtons dans l’autre et finis en bas bien soulagé d’en avoir fini avec les difficultés. J’ai une petite ampoule à la main gauche entre le pouce et l’index. Quand Yvan me rejoint, je lui fais remarquer que la seule ampoule qu’on aura eue se trouve sur ma main. Il rigole encore de bon cœur. J’appelle Audrey du col pour lui dire que l’on sera en bas en début d’après-midi.

Ca y est, rendez-vous est pris ce sera 14h

Je propose à Yvan qu’on descende en courant les 10 km qui nous restent. Il préfère rester en marche. Je descends donc en marchant vite, très vite après un hurlement de joie immortalisé par Yvan en vidéo. Quel bonheur de descendre et de retrouver ce chemin que nous avions emprunté un peu plus de 4 jours avant. Cela parait être dans une autre vie. Yvan a un peu les quadris qui fument mais on ne ralentit pas beaucoup. Il me demande 2-3 fois de l’attendre tout de même.

On est incroyablement frais aujourd’hui. On aura doublé plus d’une dizaine d’équipes au final entre cette nuit et ce matin. Vers le milieu de la descente, j’envoie un SMS à Audrey pour lui préciser que l’on sera à l’arrivée vers 14h. Elle me répond qu’ils sont déjà presque rendus. Mon cœur bondit à l’idée de les retrouver, de partager cette arrivée avec eux, toute cette joie.

On rejoint une route forestière environ 2km avant l’arrivée. Nous commençons à trottiner. La route est là, le dernier kilomètre en faux plat montant. Les jambes sont fatiguées mais paraissent légères.

Et au quatrième jour… Ordino pour une arrivée hors du temps

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Nous trottinons toute cette montée. Je vois Apostolos sur le côté de la route qui me lance « vous êtes malades ! » et je m’arrête quelques secondes pour lui répondre « non, Euforiques ! ». Le bruit, la foule nous entourent progressivement. Pourtant le temps se ralentit et nous flottons dans une sorte de coton.

L’endorphine circule plein pot dans nos artères. Le dernier virage, Maël et là avec les parents de Fantine. Je cherche si Adélie est là. Elle est restée sur la ligne avec Audrey. Maël nous rejoint et nous passons la ligne avec une immense émotion.

J’embrasse Valérie et Gérard, les instigateurs de cette folie et qui nous tendent une bière. Fantine est là. Adélie vient dans mes bras. Je serre Audrey. Audrey la merveilleuse, sans qui rien n’aurait été possible. Audrey qui me soutient et m’aime depuis quelques années maintenant. Audrey auprès de qui je me vois finir mes jours tant la vie avec elle est un petit bonheur de chaque jour.

Adélie est dans mes bras sur la ligne d’arrivée. Ce moment est hors du temps. Pendant quelques secondes, plus rien n’existe d’autre que ma fille chérie blottie dans mes bras.

Audrey me tend une bouteille de Champomy à ouvrir sur la ligne d’arrivée. Je rigole et fais péter le bouchon. Le photographe râle pour pas que je lui en envoie sur lui. Je serre enfin Yvan, partenaire d’aventure. Binôme de cœur qui m’aura supporté, parfois tiré, parfois suivi mais toujours dans un immense respect mutuel. Que cette aventure était belle et les larmes me montent au moment d’écrire ces lignes.

102h50 et trois bières plus tard…

3 bières plus tard et pas mal de « niaiseries », comme on dit au Québec. Je mange un peu au ravito d’arrivée. L’émotion de retrouver aussi Matthieu, victime d’un accident de vélo qui devait participer à la ronda, il est venu à pie de Marmande. L’émotion aussi de retrouver Ludovic Dromard que j’étreins, lui que je voyais mort en 2017 et à qui j’ai porté secours. Il est là et a pu courir la solidaritrail avec Fantine, quelle belle leçon de courage.

Un concurrent qui vient de finir la Ronda vient me demander en français ce qu’il faut faire comme entrainement pour finir l’Euforia. J’éclate de rire et lui répond que je ne suis pas la bonne personne pour lui répondre, qu’il faudrait plutôt que j’écrive un livre « comment finir un ultra en prenant l’apéro ». Tant je m’entraîne peu et n’ai pas d’hygiène de vie…

Tant d’images, tant d’émotions, ce n’est finalement pas une course mais une aventure. 102h50 après (dont seulement 8-9h de sommeil), nous sommes donc revenus au même endroit, mais nous sommes revenus différents. Après 233 km et 20 000 m de D+ dans un cadre pareil et aussi bien entourés, il ne pouvait en être autrement.

Epilogue

Audrey nous embarque pour l’appartement où nous nous écroulons pour environ 2h de sommeil, puis partagerons un sympathique repas avec la famille de Fantine et pas mal d’autres binômes de la course ainsi que leurs accompagnants. Un peu de repos enfin et un retour le lendemain pour honorer une promesse. Passer voir notre généreux ami Cyril, le fou qui a créé la Transpyrénea, celui qui nous a permis, Yvan et moi, de nous rencontrer.

Merci enfin à toi Yvan, à ton fils Maël.

Merci surtout à mes deux femmes qui éclairent ma vie, Adélie et Audrey, vous avez été d’un support extraordinaire sur cette aventure commune. Vous aussi avez vécu quelque chose de rare et précieux et le temps à vos côtés passe si vite.
Je vous aime d’une force à déplacer les montagnes !

Le mot de la fin

Dans la semaine avant de partir en Andorre, alors que nous passions d’agréables moments, Yvan m’a posé une question anodine « As-tu ton pourquoi ? », ce qui va te faire une accroche mentale pour continuer à avancer dans les moments durs qui sont inévitables.

J’y repense en concluant ce récit car cela me revient comme un boomerang. Bien sûr que l’on part à l’aventure pour se connaitre et pour connaitre les autres. Bien sûr que l’on recherche cette simplicité de dénuement volontaire pour juste retrouver nos besoins essentiels (manger, dormir, voir et aimer).

Bien sûr que l’on ajoute du plaisir en relevant des défis pour des causes qui nous touche (je suis vraiment heureux d’avoir pu recueillir des fonds pour réaliser des rêves d’enfants hospitalisés à Bordeaux). Mais au fond, la principale raison est simplement d’avoir le bonheur de vivre de tels moments d’humanité et d’amour…

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